Constellation 3345
Une cartographie de rencontres, d'histoires et d'univers singuliers
Constellation
Air Bizet
Une résidence artistique au Clos Bizet. Cinq étages, 120 vies, un chien lessivé de caresses. Et des étoiles partout.
Constellation
Air Gertrude
Un nouvel univers en cours de création. Bientôt, une nouvelle cartographie, une nouvelle couleur de ciel.
Ce projet est né dans une maison de repos, un lieu où le temps s'étire, se répète parfois, s'efface souvent.
Il est né là, entre les murs d'un "home", là où résident des hommes et des femmes que l'on appelle "âgés", mais que j'ai appris à voir comme des mondes entiers, fragiles, drôles, oubliés parfois, mais toujours vivants.
Constellation 3345 est une tentative douce et créative de recueillir des traces. Des traces de celles et ceux qui, placés là, voient leur quotidien s'effacer dans les plis de la routine. Un prénom, une anecdote, une couleur, une voix… comme autant d'étoiles suspendues dans une nuit de velours.
Ce projet, je le construis aussi avec ce que je vis : mon père, atteint de la maladie d'Alzheimer, a été placé il y a quelques mois dans une institution. Il ne me reconnaît pratiquement plus. Il est là sans être là. Sa mémoire n'est plus un livre ouvert, mais un ciel vide où quelques constellations vacillent encore.
Alors j'ai voulu créer cette carte imaginaire. Un lieu poétique et intemporel où chacun, chacune, retrouverait un éclat. Ce n'est ni une archive, ni un monument. C'est un geste. Une constellation fragile et libre, faite de noms, de souvenirs drôles ou tendres, et parfois de simples silences.
Et à travers elle, je me dis peut-être que ce que l'on perd peut, autrement, continuer à briller.
Cet endroit, on l'appelle « le clos ».
À peine a-t-on fait quelques pas qu'un visage s'illumine. On ne fait jamais plus de dix mètres sans croiser une marque de gentillesse, un bon mot, un clin d'œil complice. Un petit miracle du quotidien.
On y découvre une galerie de personnages étonnants, touchants, hauts en couleur. Des parcours de vie qui s'étendent de 32 à plus de 100 ans, oui, il y a même des centenaires, et ce mois-ci, on en fêtera trois !
Parmi les résident·e·s : une musicienne, un poète-écrivain, une boulangère, un brocanteur, une organisatrice de voyages, une vendeuse de chaussures… Chacun·e est là avec ses raisons : l'âge, un AVC, une fracture, la solitude, la sclérose en plaque… mais toujours, cette étincelle dans le regard.
Les équipes qui font tourner la maison ont une énergie folle, des idées plein la tête, de la tendresse dans les gestes. Elles sont impliquées, elles aiment ce qu'elles font, ou alors, elles le font avec tant de bienveillance qu'on s'y tromperait. Elles transforment le monde, ici, à leur manière, à leur endroit. Celui de près de 120 personnes, jour après jour, sans compter. Et c'est doux à voir.
Et moi dans tout ça ? Eh bien, c'est seulement mon troisième jour, et j'ai déjà l'impression d'avoir été adoptée par les murs. Certain·e·s sont déjà assez à l'aise pour me mettre au boulot. Cet après-midi, j'ai été promue barmaid : service des verres à l'apéro, notes des chambres, le tout dans une ambiance espiègle. Ça les amuse de me faire «travailler»… Faut dire qu'être artiste, hein, c'est pas vraiment un vrai métier !
Je suis ici en résidence artistique, en immersion pour quelques semaines. Et visiblement, l'immersion est totale. On m'appelle déjà «Manon Des Sources», «Manon Lescaut», et bien sûr, on ne manque pas de faire référence aux pralines. On me considère «VIP». Et parfois, on me demande, mi-curieux, mi-tendre : « mais qu'est-ce que tu fais ici? »
India, mon chien, est en vacances prolongées. Elle croule sous les caresses, les attentions, les restes de goûter parfois… À tel point qu'elle rentre lessivée. Ça me fait rire.
Alors je déambule dans les couloirs des cinq étages, je tends l'oreille, je m'assois, je parle, j'écoute, je laisse les histoires venir, je prends le temps, de prendre du temps. Et petit à petit, les liens se tissent. C'est précieux, c'est vivant, c'est joli et ça réchauffe.